Quand le Doute ne Suspend Plus le Jugement – mais le Déclenche : Gouvernance par la Suspicion et Normativité Éditoriale Diffuse de l'Intégrité Scientifique
Abstract
Résumé La multiplication des rétractations d'articles en recherches biomédicales non interventionnelles àgrande échelle a transformé l'évaluation éthique au-delà de son cadre formel. Centré sur descontroverses récentes en recherches descriptives à faible risque, comme la culturomique, cet articlemontre comment des mécanismes éditoriaux deviennent des proxies de jugement éthique ou quasi-légal, en l’absence d’inconduite ou de fraude établie. S’appuyant sur le droit français (RIPH, CPP),les recommandations internationales (COPE, ICMJE, ORI) et les STS, il soutient que cescontroverses relèvent de divergences interprétatives, d’effets de temporalité normative et dedécalages entre les standards éditoriaux internationaux et les cadres nationaux. Cette confusion peutcontribuer à une inversion de la charge de la preuve éthique. Ainsi, l’article propose un cadreanalytique pour des régimes émergents de qualification éthique dans la gouvernance de la science. Introduction (Extrait) Dans le débat contemporain sur l'intégrité scientifique, la rétractation d'un article tend de plus enplus à être interprétée comme le signal d'une faute morale, voire comme l'indice d'une fraudescientifique. Cette lecture, largement relayée dans l'espace médiatique et parfois reprise dans desdiscours institutionnels, repose sur une confusion persistante entre des catégories normativespourtant distinctes : décision éditoriale, non-conformité réglementaire, manquement éthiquesubstantiel et inconduite scientifique intentionnelle. La littérature internationale consacrée aux rétractations scientifiques a montré de manière répétéel'hétérogénéité des motifs de retrait et l'ambiguïté des qualifications qui leur sont associées. Dès2011, Wager et Williams soulignaient que les rétractations relèvent avant tout de mécanismeséditoriaux de correction du corpus scientifique, et non de procédures de qualification de l'inconduitescientifique. Des analyses empiriques ultérieures ont confirmé que, si certaines rétractations sontassociées à des manquements intentionnels, une proportion substantielle résulte d'erreurs, dedifficultés méthodologiques ou d'impossibilités de vérification a posteriori (Fang & Casadevall,2011 ; Steen et al., 2013 ; Brainard & You, 2018). Cette ambivalence apparaît de manière particulièrement nette dans une enquête empirique portantsur 456 publications d’un même institut (Frank et al., 2023), qui documente la répétition d’un mêmeidentifiant d’approbation éthique et les difficultés de vérification rétrospective qui en résultent,illustrant comment une indétermination documentaire peut, dans certaines configurations, acquérirune portée normative élargie. Ce déplacement progressif de sens, rarement interrogé en tant que tel, constitue l'arrière-plananalytique à partir duquel les controverses examinées dans cet article peuvent être comprises.Ces constats soulèvent une question centrale pour l'analyse des controverses contemporaines : àquel moment une incertitude documentaire ou administrative cesse-t-elle d’être décrite comme tellepour acquérir une portée normative excédant son statut descriptif, jusqu’à être mobilisée commesignal de faute éthique ou de déviance scientifique avérée ?
Fields of Study & Subjects
Academic integrity and plagiarism
Biomedical Ethics and Regulation
Foucault
Power
and Ethics
Publication details
- Journal / source
- Zenodo (CERN European Organization for Nuclear Research)
- Publication date
- 11 February 2026
- Language
- FR
- Document type
- Preprint