Visages hors-champ : une fille sans nom
Abstract
Dans un texte intitulé "L'origine de la peinture", Pascal Quignard propose une réécriture d'un mythe considéré comme étant le récit fondateur des arts plastiques : "Elle tient la flamme dans la main gauche. Dans la main droite elle tient le charbon. La fille de Dibutade ne regarde pas son amant qui s'en va. Elle se penche au-dessus de sa tête pour inscrire la ligne que trace son ombre sur le mur". Souvent désignée comme fille du potier Dibutades (ou Dibutade, ou Boutadès), et non par son propre prénom, Callirrhoé, concentrée sur son geste, trace le contour de l'ombre du visage de son amant : elle inventerait le genre du portrait. Boutadès créa à son tour le moulage en relief, en appliquant de l'argile sur le portrait dessiné par Callirrhoé. Ce mythe, rapporté par Pline l'Ancien dans son Histoire naturelle, est souvent interprété à la lumière du chapitre sur l'invention de la peinture en Égypte et en Grèce, dans les mêmes lieux, Corinthe ou Sicyone. [...] Callirrhoé "vole" à son tour la silhouette du jeune homme, parfois représenté en état de sommeil, en dessinant son portrait. Elle n'imagine pas le retour de l'amant qui s'en va, elle ne compte pas l’attendre : son désir pour cet homme vient de "l'appétit de voir absent", selon le mot de Quignard. Callirrhoé s'éloigne aussi de la figure paternelle, si l’on suit les lectures du mythe par Françoise Frontisi-Ducroux et par Marie-José Mondzain à travers le prisme de la différence sexuelle. Celle-ci marque en effet une différence fondamentale de la conception proprement esthétique de la représentation visuelle : d’un côté, le principe de multiplication propre au geste du père essayant de consoler sa fille amoureuse, et de l’autre, le principe de vacuité, d’une absence impossible à conjurer, propre au geste de Callirrhoé. Le portrait naît donc de la perte anticipée de l’être aimé, plus que d'un désir de l'union. On le voit bien dans le tableau de Jean-Baptiste Regnault qui représente le couple, avec le regard de Callirrhoé complètement détourné de son amant : à la fois au sens spatial, vers le côté - elle regarde l’ombre, et non l'homme - et au sens figuratif : elle pense à un ailleurs temporel, où l'amant ne sera plus là, et son geste de peindre se trouve imprégné par cet écart. Cet écart n’est-il pas inscrit aussi dans le regard de l’amant ? C’est une question qui se pose, en particulier si l’on considère le visage comme étant intrinsèquement lié à la rareté, à l’oblicité et au retrait. Le mythe de Callirrhoé donne ainsi à imaginer une série d’éléments iconographiques et narratifs, esthétiques et anthropologiques, autour de la représentation du visage dans les arts visuels, et plus précisément d’un régime particulier de cette représentation que j’appelle visages hors-champ, développé par le médium cinématographique.
Fields of Study & Subjects
Visual Culture and Art Theory
French Literature and Critical Theory
French Literature and Criticism
Publication details
- Journal / source
- Publication Server of Goethe University Frankfurt am Main (Goethe University Frankfurt)
- Publication date
- 2 February 2026
- Language
- FR