MEYENHEIM, "Grundfeld - Zone d'activité (tranche 1)", Alsace, Haut-Rhin (68)
Abstract
L’opération d’archéologie préventive menée à Meyenheim (Haut-Rhin) au lieu-dit Grundfeld, s’inscrit dans le projet de création d’une zone d’activité d’intérêt communautaire au sud-ouest du village, commanditée par la Communauté de Communes Centre Haut-Rhin.L’occupation la plus ancienne est attribuée à l’époque julio-claudienne (deuxième et dernier tiers du Ier siècle ap. J.-C.) période au cours de laquelle une zone funéraire est mise en place. Elle est composée d’un enclos fossoyé rectangulaire, à profil en V, mesurant 16,5 m × 18,5 m de côté et couvrant une surface d’environ 290 m² associé à quatre autres structures funéraires présentant des relations stratigraphiques avec cet enclos, traduisant chacune une étape différentes des funérailles, de la crémation du corps aux cérémonies perpétrées pour honorer la mémoire du défunt et correspondant à une aire de crémation (St. 19) recoupée par le fossé de l’enclos, un dépôt de résidus en fosse (St. 18), une sépulture secondaire à crémation (St. 17) en position centrale et une fosse à offrandes (St. 16) implantée par-dessus la section sud de l’enclos.L’enclos funéraire est adossé sur une palissade, observée sur 116 m de long, orientée nord-est/sud-ouest, composée de 57 trous de poteaux d’un diamètre d’environ 0,60 m, espacés entre eux de manière régulière, laissant présager une construction relativement imposante. D’un point de vue chronologique, cette palissade est postérieure à l’enclos funéraire qu’elle recoupe en deux endroits, observation corroborée par les datations radiocarbones réalisées sur les charbons récoltés dans les trous de poteaux (Poz-93587 : 1935 +/- 30 BP, soit 1-130 AD). Cet ensemble funéraire est donc implanté au sein d’un probable domaine agricole qui a vraisemblablement fait l’objet d’une extension ou d’une modification de son emprise entre le dernier tiers du Ier siècle et le premier tiers du IIe siècle, comme semble l’indiquer l’aménagement, au cours de cette période, de cette délimitation palissadée. L’analyse exhaustive des structures, des mobiliers et des restes osseux a permis de déterminer que cette aire funéraire était dédiée à un unique défunt de taille adulte et de genre masculin, lié à la sphère militaire. Les effets personnels associés à ses restes au sein de la sépulture, correspondant à une bague en fer dotée d’une intaille en pâte de verre, une boucle d’attache de cuirasse, une fibule associée à une monnaie en argent, semblent indiquer la présence d’un soldat dont nous ignorons cependant le grade et le statut exact (vétéran ou homme jeune encore en fonction). Outre la boucle d’attache de cuirasse, la présence d’une bague en fer constitue un indice supplémentaire d’un lien particulier avec l’armée romaine et d’un statut juridique probablement élevé. L’ensemble de ces données pourrait indiquer que le défunt ait pu occuper une charge particulière au sein de l’Empire à la suite de laquelle un domaine aurait pu lui être octroyé en échange des services rendus.Lors de son décès, l’ensemble des hommages et rituels qu’une famille se doit de rendre à son représentant ont été accomplis envers les divinités et le défunt lui-même (sacrifice de la truie et sacralisation de la sépulture) afin que ce dernier puisse rejoindre la communauté des dieux Mânes et que la famille souillée par la mort puisse réintégrer sa place au sein des vivants. Les sacrifices d’amphores et par conséquent les libations et symposium ayant eu lieu sur l’aire de crémation ou à proximité indique un respect des rites encore ancrés dans des valeurs de tradition italique telles qu’ils étaient pratiqués pour les élites durant l’époque républicaine et au début de l’époque Augustéenne mais également un lien avec les anciennes traditions gauloises. Le sacrifice d’amphores étant plus particulièrement l’apanage des élites locales gauloises et notamment du chef de famille. La quantité d’amphores présente dans l’aire de crémation de Meyenheim est toutefois plus modeste que ce qui est généralement observé dans des contextes funéraires plus anciens mais leurs présences pourraient traduire un acte à visée symbolique rappelant l’attachement porté par le chef de famille décédé et son entourage à ces valeurs anciennes qui n’étaient plus forcément en vigueur. Quoi qu’il en soit, le faste de la mise en scène lors des cérémonies organisées par la famille, perceptible notamment par l’usage d’un mobilier de qualité et extrêmement abondant, exprime clairement le statut particulier du défunt. De plus, la mise en place d’un monument funéraire, implanté en limite d’un domaine privé, marque également la volonté de pérenniser la sépulture, la mémoire du défunt ainsi que sa réussite sociale.La fosse à offrandes, implantée postérieurement à l’enclos et le recoupant, semble se rapporter à un rite de commémoration perpétré en l’honneur du défunt et qui pourrait être associé ici à une transmission du domaine au nouveau chef de famille. Cette hypothèse, fondée sur le moment de l’année où la cérémonie commémorative à l’origine de ce dépôt se serait déroulée (fêtes archaïques dédiées aux Lemuria) permet une fois de plus de mettre en relief le lien existant entre la sphère militaire et le défunt mais également la persistance de traditions encore ancrées dans l’ancienne religion romaine. Cette cérémonie a vraisemblablement donné lieu à un banquet réunissant l’héritier du domaine et sa famille élargie, auquel l’esprit du défunt était convié, à l’issue duquel la vaisselle du repas, préalablement sélectionnée en fonction de son module, a fait l’objet d’un bris avant d’être jetée au feu et récupérée pour être ensuite scellée dans la fosse rituelle. Ce bris ayant pour but de briser le lien, de purifier et d’entériner la séparation entre la famille et le mort2. Dans ce contexte, le bris de vaisselle pourrait également signifier la rupture du lien avec le propriétaire ou le chef de famille précédent.La quantité de vaisselle fine employée au cours de cette cérémonie (une quinzaine de plats, 11 coupelles de modules classiques, sept miniatures auxquels ont été associés une dizaine de cruches) fourni par la même occasion, un aperçu du nombre de participants ayant pu assister à ce banquet, tout en soulignant, par la quantité et la diversité des denrées mises en oeuvre, l’importance sociale du défunt et de sa famille. Enfin, la réalisation de rites de commémoration à proximité immédiate de la tombe plusieurs années après la fondation du groupe funéraire est un marqueur supplémentaire de la volonté de pérennisation de la mémoire du lieu funéraire et du défunt.La seconde phase d’occupation, localisée dans le secteur 2, correspond à un habitat du premier Moyen Âge, daté des VIIIe–IXe siècles ap. J.-C. L’emprise fouillée n’en a livré que la frange orientale, l’extension principale de l’habitat se développant vraisemblablement vers l’ouest, en direction du cours de l’Ill. L’organisation spatiale met en évidence trois zones d’occupation distinctes, séparées par un espace central non bâti interprété comme une aire de circulation. Les principales structures, notamment des cabanes excavées, les bâtiments 2 et 3 — se concentrent près de la limite occidentale, tandis que le bâtiment de plain-pied (bâtiment 1) et la construction semi-excavée (bâtiment 4) occupent des positions plus périphériques. Un large fossé orienté nord-est/sud-ouest borde l’habitat au nord-ouest. Les données archéologiques suggèrent une vocation essentiellement artisanale et agro-pastorale de cet espace, dédié au stockage, à la transformation des productions agricoles et à l’élevage, sans indice de consommation sur place. Une sépulture isolée découverte à proximité immédiate des structures d’habitat s’inscrit dans un phénomène déjà observé en Alsace, bien que le dépôt funéraire associé — une demi-marmite à oreille percée en céramique micacée décorée — constitue une forme rare dans la région, attribuable à des productions lorraines. Les analyses céramologiques et les datations radiocarbone situent l’occupation principale entre 750/770 et 850/870 ap. J.-C., soit une phase unique d’environ un siècle, cohérente avec la première mention écrite de Meyenheim (Maginheim) dans les sources de la fin du VIIIe siècle. L’abandon de l’habitat au cours du IXe siècle s’inscrit dans une dynamique régionale plus large de restructuration des établissements ruraux. La proximité d’une motte castrale et de l’église Saint-Pierre-et-Paul soulève la question d’une éventuelle continuité ou d’un déplacement progressif de l’habitat vers le noyau villageois médiéval. En l’absence de données archéologiques complémentaires, cette problématique demeure ouverte.
Fields of Study & Subjects
Ancient and Medieval Archaeology Studies
Archaeological and Historical Studies
Archaeological and Geological Studies
Publication details
- Journal / source
- HAL
- Publication date
- 1 January 2026
- Language
- FR