La transition pour sortir de l'hyperconsommation : un enjeu conflictuel entre des acteurs aux intérêts contradictoires
Abstract
La consommation est un mécanisme anthropologique universel. Il n’y a pas de société sans consommation. Elle représente un enjeu entre les objectifs contradictoires d’acteurs différents. Certains ont intérêt à maintenir ou augmenter la consommation, pour survivre, renforcer leur position économique, sauvegarder leur emploi, sortir de la pauvreté ou pour atteindre une forme de confort. D’autres ont intérêt à la sobriété, pour sauver la planète, limiter les guerres, être heureux ou par opposition à la consommation vue comme une pratique de gaspillage. Ces jeux d’acteurs sont eux-mêmes encastrés dans une sorte de « nécessité historique », ce que l’on appelle en chinois le Shì (势), c’est-à-dire le cours des choses. Ces jeux d’acteurs évoluent en fonction des contraintes climatiques, militaires, sanitaires ou autres qui émergent de façon souvent imprévue comme un cygne noir inattendu faisant suite à une série sécurisante de neuf cygnes blancs. Aujourd’hui, nous sommes face à une nouvelle nécessité, celle de baisser la consommation de matières premières, d’énergies fossiles, d'eau et de protéines animales pour préserver la planète en limitant les émissions de gaz à effet de serre. Cette exigence émerge historiquement au moment où la compétition autour de l’accès aux ressources nécessaire pour produire des biens s’intensifie du fait de la montée de la classe moyenne mondiale dans les années 2000. À la suite des classes moyennes occidentales, dans les années 1950, elle est de plus en plus consommatrice de ces mêmes ressources. La sobriété nécessaire à l’amélioration du bilan carbone comporte donc un risque, celui de conduire à une intensification de la conflictualité et des guerres provoquées par la diminution de la croissance et de l’augmentation provisoire de la rareté. Il semble difficile d’aboutir à une société d’abondance plus frugale sans passer par cette phase de rareté. Celle-ci risque à son tour de conduire à la montée de régimes populistes, comme on l’observe dans le monde depuis 2010/2015. Ils répondront mieux, dans l’imaginaire, aux demandes des classes populaires, si elles se perçoivent comme les perdantes de ce changement, et aux fractions de la classe dirigeante plus sensibles à l’ordre qu’à la justice.L’étude des jeux d’acteurs et des mouvements sociaux autour de la consommation se présente comme le symétrique inverse de l’analyse des valeurs individualistes et de « l’achat plaisir » promu par le marketing. Le chercheur entre dans le monde des systèmes d’action organisés ou informels, des institutions, des résistances et des actions collectives. Ce monde fait plus penser à la « fureur de vivre » qu’à « l’ère du vide ». Ce qui reste étonnant, c’est que ces deux mondes coexistent. Aujourd’hui la question s’est élargie à la protection de la planète et touche directement à la transformation des modes de vie et plus uniquement à la défense des citoyens consommateurs, comme l’exposent les différents auteurs qui ont participé au livre dirigé par Michelle Dobré et Salvador Juan en 2009.Tout cela veut dire qu’en période d’incertitude, la peur associée à de la demande de sécurité augmente en même temps que la conflictualité. Le passage vers une consommation plus frugale ne se fera pas sans soubresauts ni sans conflits, car les groupes ou les pays qui vont se retrouver déclassés, en descente sociale ou menacés dans leur survie, vont potentiellement faire appel à des sauveurs, à des gouvernements populistes et autoritaires, si la solidarité entre classes sociales est insuffisante.
Fields of Study & Subjects
Economic and Social Issues
Sustainable Development and Environmental Management
Consumer behavior in food and health
Publication details
- Journal / source
- HAL
- Pages
- 108–132
- Publication date
- 1 January 2026
- Language
- FR
- Document type
- Book chapter