L’Italie « belle et perdue » de Pietro Marcello ::la fable douce-amère du bufflon et du polichinelle

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Authors: Bertrand Bacqué
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Abstract

Comment figurer l'animal sans l'inscrire dans l'histoire, humaine, de sa domestication, de son exploitation, de son extermination ?Les dispositifs que le cinéma, dès son avènement, invente pour détailler les différences jouent -semble-t-il inexorablement -à les confondre.Exemplaires dans leurs procédés, abominables par les dérives idéologiques qui les sous-tendent, Ingagi (William S. Campbell, 1930) comme son presque contemporain Island of Lost Souls (Erle E. Kenton, 1932) mettent en scène l'hybridation scandaleuse de l'animal en homme, de l'homme en animal.Campbell pousse l'expédition-safari de Sir Hubert Winstead au-delà des frontières du documentaire jusqu'au pays fictif Ingagi (du nom indigène pour gorille) « where no white man had ever been before : Everywhere there were strange sounds, mysterious rustling of the underbrush, chattering that seemed both human and animal .»Il y commente l'apparition filmique d'un « gigantesque gorille » accompagnant un « groupe de femmes, nues, vivant apparemment comme des animaux, timides comme des rhebok et agiles comme des antilopes ».À la poitrine de l'une d'elles est suspendu un enfant à l'air étrange, « apparemment plus singe qu'humain ».À cette régression raciste à un prétendu état de nature « au plus bas sur l'échelle de l'humanité », répond la dystopie de l'Île du Dr Moreau que Kenton adapte au cinéma : les expérimentations scientifiques cherchent à façonner, dans la douleur du geste chirurgical du Dr Moreau et de Confusion Édito son assistant Montgomery, des humains à partir d'animaux, créatures hybrides que dénomment l'hybride linguistique « mamimal » en français et l'euphémisme « be(a)st man » en anglais.La programmation cinéma de la dixième édition du festival « Histoire et Cité -animal » est située entre ces deux attitudes, régressionniste pour l'une, évolutionniste pour l'autre, où ne cessent de se reconfigurer les rapports concrets ou fantasmés, complices ou cruels, entre l'humain et l'animal.Le monstrueux Godzilla (Honda Ishirō, 1954) allégorise l'horreur atomique qui a frappé le Japon, le requin des Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) l'épouvante des terreurs refoulées.Safari (Ulrich Seidl, 2016) caricature l'indécente chasse aux trophées des riches touristes européens en Afrique pour en souligner les relents néocoloniaux, alors que Le fils du chasseur (Juliette Riccaboni, 2023) retourne l'enjeu de la chasse en quête identitaire.La sangre es blanca d'Óscar Vicentelli (2022) radiographie, en blanc sur noir, les passes d'un torero chorégraphiées face au taureau jusqu'à l'estocade finale.La fable Bella e perduta (Pietro Marcello, 2015) dote le bufflon Sarchiapone de pensée et de parole et Pulcinella du don merveilleux d'entendre sa plainte et de le sauver des couloirs de l'abattoir.Pouvoir des images à nous confondre.Admiratifs de Wells, les « maîtres du fantastique » français Maurice Renard et H. J. Magog signeront respectivement deux noirs chefs-d'œuvre sur l'hybridation humano-animale : Docteur Lerne sous-dieu (1908 ; L'étrange château du Docteur Lerne, 1983, téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe) et L'homme qui devint gorille (1911), emblématique « roman de l'homme-singe », selon la typologie de l'écrivain pacifiste Régis Méssac, mort en 1945 dans un camp nazi.Quatre avatars filmiques En 1922, Wallace Worsley (1878-1944), après des chefs d'œuvres muets comme The Hunchback of Notre Dame d'après Victor Hugo (1923), tourne Blind Bargain (« a Lost Silent Horror Film ») qui déploie l'imaginaire de l'homme-bête.L'as du grimage circassien Lon Chaney (1883-1930), « homme aux mille visages » (Blake 1995, 309-330), domine ce mélodrame en cinq épisodes.Avant de camper le marginal Bossu de Notre-Dame de Paris, Chaney incarne le satanique docteur new yorkais Lamb (sic ! ), ainsi que son claudicant serviteur hommesinge qu'il a créé en opérant l'ex-amant de sa femme.Rêvant -à l'instar de Victor Frankenstein -d'être le plus « grand savant de son époque », quêtant la jeunesse éternelle comme Faust, Lamb greffe des glandes simiesques dans des cobayes humains : « I can transfer to the human species the strenght and virility of the strongest animal.» Comme il l'explique à l'homme qui se sacrifie pour le salut médical de sa mère : « I will merely transplant the gland of an ape into you.It can be done in a matter of minutes.You will be the perfect man.You will have the strength of 20 men, and you will live to be 150 years old.» Lieu d'« expériences secrètes » avec des clapiers d'êtres simiesques, le laboratoire où Lamb meurt dans les pattes d'un monstre évoque l'officine du docteur Moreau (« House of Pain »).Le film oublié de Worsley prélude les quatre avatars cinématographiques du roman de Wells.Durant un demi-siècle, The Island of Doctor Moreau inspire quatre longs-métrages dans l'esprit de Wells.Die Insel der Verschollen (L'île des perdus, 1921) du Danois Urban Gad (1879-1947) est la version non autorisée du roman wellesien, longtemps perdue, puis restaurée et par malheur colorée.Cette comédie racialiste annonce Island of Lost Souls (1932 ) d'Erle C. Kenton (1896-1980).En luciférien et muscadin docteur Moreau, s'y impose Charles Laughton, le capitaine Bligh dans Mutiny on the Bounty (Frank Llyod, 1935), puis réalisateur en 1955 du thriller sur le mal The Night of the Hunter où un prédateur religieux (Robert Mitchum) traque deux orphelins innocents.S'y ajoute Island of Doctor Moreau (1977) de Don Taylor (réalisateur en 1969 de l'explosif « Western-Zapata » Un esercito di 5 uomini), avec Burt Lancaster/Moreau adepte du sérum plutôt que de la vivisection pour déraciner l'atavisme bestial des cobayes.La saga se boucle avec Island of Doctor Moreau (1996) de John Frankenheimer, célèbre pour Birdman of Alcatraz (1962), The Manchurian Candidate (1962), Seven Days in May (1964) ou French Connection II (1975).Marlon Brando/Moreau

Fields of Study & Subjects

Cinema History and Criticism Italian Literature and Culture Ethics Aesthetics and Art

Publication details

Journal / source
ArODES (HES-SO (https://www.hes-so.ch/))
Publication date
26 February 2026
Language
FR