Critique de l'hyperconsommation : archéologie d'un concept non stabilisé de dénonciation critique de la consommation

Authors: Dominique Desjeux
Cited by: 0

Abstract

L’objectif de ce chapitre est de mettre en évidence la flexibilité potentielle du concept d’hyperconsommation, et donc qu’il ne peut y avoir qu’une définition unique. Au sens le plus large, il peut renvoyer aux sociétés étatiques qui, en émergeant il y a environ 6 000 ans, marquent la fin de l’abondance des chasseurs-cueilleurs construite sur la sobriété. Le monde entre dans une sorte de première hyperconsommation, fondée sur la maîtrise de l’eau, des animaux, du feu, du vent et, plus généralement, des bioénergies. Le débat peut aussi se limiter aux sociétés contemporaines qui, en changeant de régime énergétique au milieu du XVIIIᵉ siècle, avec le charbon, ont favorisé la production de biens industriels de plus en plus nombreux, jusqu’à aboutir à une nouvelle hyperconsommation. Il peut enfin se restreindre aux années de la grande consommation, qui débutent en 1920 aux États-Unis, dans les années 1950 en Europe et dans les années 1990 en Asie, comme j’ai pu le présenter dans L’empreinte anthropologique du monde, notamment pour la Chine (D. Desjeux, 2018).Le concept instable d’hyperconsommation, qui se construit principalement à partir d’un discours centré sur les valeurs, entraîne un flottement entre critiques morales, politiques, écologiques, économiques et philosophiques. En ce sens, le concept d’hyperconsommation participe, mais pas uniquement, à une critique plus générale de la consommation qui remonte assez loin dans l’histoire de l’Occident et de l’Orient, associée à un éloge de la sobriété ou de la frugalité.En faisant un bond dans le temps, l’économiste Giacomo Todeschini montre que « de 1000 à 1200, la pauvreté du Christ s’affirme progressivement en tant que valeur sociale concrète. » Surtout, « la pauvreté — le renoncement à la jouissance privée de la richesse —, systématiquement rapportée à celle du Christ, correspond à un style de vie conforme à la perfection chrétienne. » La période va correspondre à un fort mouvement monastique de retrait du monde organisé autour d’un « usage simple des choses » qui rappelle les cyniques. Au 13ᵉ siècle, les franciscains émergeront au cœur de cette époque marquée par un paradoxe : la pauvreté et la défense du prêt à intérêt sont liées, mais exclusivement pour les marchands. Le sociologue Bruno Péquignot, en 2023, dans L’émergence de la modernité, explique ce paradoxe : « permettre le développement du commerce et de la production des biens pour le marché était la condition pour qu’il y ait des riches qui soutiennent l’action des franciscains pour les pauvres et bien sûr pour la plus grande loi de Dieu. » Après la Seconde Guerre mondiale, la valorisation de la frugalité s’exprime par la critique du gaspillage, comme dans le livre de Vance Packard, L’art du gaspillage, publié en anglais en 1960. Son livre commence par cette phrase : « je me demande parfois quels rêves peuvent troubler le sommeil de nos industriels et commerçants, hantés par le spectre de la surabondance et de la mévente, » et donc le spectre de l’hyperconsommation. Il continue par ce constat sur le déclin des ressources naturelles : « Fabuleusement riche dans le passé, le sous-sol des États-Unis s’appauvrit à un rythme croissant. Les firmes industrielles broient chaque année plus de la moitié des ressources naturelles du globe au profit de 6 % seulement de ses habitants. Notre génération verra probablement les Américains creuser des galeries de mines dans les anciens tas d’ordures pour en récupérer les vieilles boîtes de conserve rouillées. » Le concept d’hyperconsommation est très sensible aux effets de classe sociale et donc aux contraintes de pouvoir d’achat d’un côté et, de l’autre, à l’évolution des valeurs comme système de justification des nouvelles pratiques en défaveur de l’hyperconsommation. L’hyperconsommation fait référence à la sobriété, à la frugalité, à la décroissance, à la qualité de vie, au bonheur et au mieux-vivre. Elle renvoie à une critique du vide, de la maladie, de l’individualisme, du matérialisme, de l’hédonisme, des frustrations et de l’obscénité. Ces thèmes font écho à ceux du monachisme et des cyniques. Ils représentent bien une réalité, celle de l’imaginaire, mais loin du monde des contraintes de la logistique, des matières premières, de l’énergie ou des protéines.Au final, comme le signalent les économistes Marc Prieto et Assen Slim, le talon d’Achille de la plupart des solutions proposées est celui de la transition. Elle est soumise à une forte contradiction que Tim Jackson résume ainsi : « d’une part, la croissance infinie semble intenable sur le plan de l’environnement. D’autre part, la décroissance s’avère socialement et économiquement instable. »

Fields of Study & Subjects

Consumer behavior in food and health Economic and Social Issues Anthropological Studies and Insights

Publication details

Journal / source
HAL
Pages
18–42
Publication date
1 January 2026
Language
FR
Document type
Book chapter